Entretien: Chloé Saffy

Chloé Saffy, anciennement connue sous le nom de Dahlia, est une bloggeuse et l’auteure notemment du roman Adore, publié aux éditions Léo Scheer. Vous pouvez lire ses chroniques dans les webzines Sur le ring etDiscordance.

Etre auteure a-t-il toujours été une évidence pour toi?

Si auteur veut simplement dire ne jamais avoir pu se passer d’écrire, on peut parler d’évidence. Par contre, je ne suis jamais passée par la case des concours de nouvelles, d’envois de textes à des revues littéraires, pas par manque de confiance, mais plutôt par méconnaissance du milieu assez longtemps. J’ai toujours été une lectrice avide, gloutonne même, mais pendant des années, je n’ai écrit que pour moi, sur un journal intime papier et ensuite sur ordinateur. Donc forcément des choses très persos et pas du tout destinées à être lues par des tiers, mais qui entretiennent une habitude du stylo ou du clavier. J’ai eu parfois des idées de romans, de nouvelles, mais qui n’ont jamais dépassés le stade de la réflexion intellectuelle, sans doute parce qu’il me manquait une matière assez dense et une impulsion pour structurer mes textes. En 2006, j’ai quand même commencé à écrire des fragments d’un roman intitulé Starfuckers et qui devait se passer dans le milieu de la musique. L’histoire se dessinait, j’avais la plupart des personnages principaux et des situations, les pages que j’avais écrites étaient même plutôt bien balancées dans le genre, mais je n’arrivais pas à lier le tout : mon plan était décousu, mais surtout j’avais l’impression de cruellement manquer d’éléments qui puissent se révéler le plus crédibles possibles sur un monde dont je ne fais pas réellement partie. Ca m’a beaucoup freinée et bloquée. C’est dommage, je pense que ça aurait pu être un bon bouquin, j’en ferai peut-être quelque chose un jour, un scénario, va savoir. L’outil blog est venu en 2004, sous l’influence de Kelly B. (ma webmistress et la responsable de mes photos de presse) et j’ai aimé ça presque tout de suite : écrire et mettre en ligne presque automatiquement, éditer, partager des liens hyper-texte, des vidéos, des humeurs, des connaissances sans trop d’efforts. Une manne pour quelqu’un qui n’a jamais eu la niaque pour faire un fanzine papier par exemple. Là, j’ai écrit sur ma vie, puis de moins en moins pour aller dans des critiques de livres, de films, des réflexions autour de sujets littéraires ou intellectuels. Mais il n’y avait toujours pas de fiction, sous quelque forme que ce soit. Suite à une rupture qui ressemblait à une somme de beaucoup d’histoires vécues auparavant, il y a eu un déclic pour écrire Adore. Pourquoi à ce moment-là précisément, pourquoi sous cette forme, pourquoi avec cette urgence, je ne sais pas, il y a certaines choses qui sont mûres à un moment et pas d’autres et qui dépendent de tout un tas de facteurs non-maitrisés. Il se trouve juste que ce roman-là, je devais l’écrire. Il est sorti de moi en six mois, c’est le premier manuscrit auquel je me suis accrochée, que j’ai mené à son terme. Et bonne conjonction des éléments, il se trouve qu’il a été publié.

Quelles sont tes influences?

Le cinéma ou du moins l’image et la musique. Plus précisément et plus j’observe les auteurs trentenaires, j’ai tendance que c’est vraiment quelque chose qui marque les gens nés dans le début des années 80. On a beaucoup grandi avec la télé, le cinéma, les jeux vidéo… C’est aussi ça qui a contribué à créer une génération de geeks, mais je pense là à la signification la plus vaste du mot, qui désigne des personnes qui ont un amour inconditionnel et maniaque pour un domaine précis, mais qui reste généralement marqué par le côté pop culture. Et beaucoup de romans s’en ressentent, il n’y a qu’à voir comment fleurissent les bouquins où les auteurs brodent une histoire autofictionnelle autour d’un chanteur, un acteur de cinéma ou même un mouvement musical ou les essais sur les séries télé au PUF, je crois que c’est vraiment quelque chose qui imprègne notre façon d’écrire. Si je fais cette digression, c’est surtout que ça ne s’applique pas à moi en particulier, mais à beaucoup d’auteurs de mon âge. Et mes influences passent plus par la musique ou l’image que par la littérature proprement dite. Ca ne ressent pas forcément sur Adore (bien que beaucoup de lecteurs l’aient qualifié de « cinématographique », je serai très curieuse de voir comment il pourrait être adapté d’ailleurs), mais c’est plus flagrant sur celui que j’écris actuellement qui se passe dans le milieu de la photo où il faut donner à voir les images et où beaucoup de scènes se passent dans des expos, il y a des concerts, des références à tout un monde qui nécessite forcément de citer parfois des chansons, des films ou des images connues (bien que j’essaie toujours d’avoir un recours limité au name-dropping)… Tout cela m’influence. Mais la source première d’influence ou d’inspiration dans un sens plus large, ce sont les gens qui m’entourent. Pour le moment mes deux premiers romans sont ancrés et marqués par des choses très personnelles, ma vie, mon univers, mais je pense que dans le futur, je vais écrire plus de romans inspirés de personnes que je côtoierai de près. D’une parce que s’inspirer de personnes réelles donne souvent des intrigues ou des personnages plus riches et crédibles, et deux parce que certaines personnes ont des vies tellement hallucinantes, extraordinaires, puissantes ou simplement touchantes que ce serait trop dommage de ne pas en faire quelque chose. Et là pour le coup, il n’y a parfois même pas besoin de prendre une personnalité publique : même dans sa propre famille, on a parfois des découvertes qui feraient pousser des canines de vampire au moindre écrivain goulu…

As-tu un rituel pour écrire ou le fais-tu instinctivement?

Pour les romans, j’achète un cahier à spirales et à petits carreaux pour prendre des notes et organiser mon plan. Une sorte de superstition depuis Adore. Ensuite j’écris sur des copies doubles à petits carreaux également, avec un stylo noir Pilot à l’encre gélifiée qui glisse parfaitement sur le papier. Et tant que je n’ai pas tout ça, je ne peux pas m’y mettre. Ce sont peut-être les seuls éléments pour lesquels je suis d’une maniaquerie infernale, parce que pour le lieu, je peux très bien emporter mon manuscrit sous le bras et écrire dans un parc, à un zinc dans un café, à la bibliothèque, dans mon lit ou à mon bureau. Quand je travaille sur des commandes, que ça soit des livres ou des articles (notamment pour le site surlering.com), je travaille directement sur PC avec Word et toujours de la même manière : police Times New Roman, police 12, en justifié. Et si possible en musique. Et toujours avec un plan, lui aussi noté sur un autre document Word, ouvert sur le bureau. C’est une obligation qui tient surtout au nombre de signes à fournir : il faut garder un œil sur le compteur. Il n’y a pas longtemps, j’ai aussi écrit des nouvelles érotiques pour La Musardine, c’est la première fois que j’ai travaillé sans plan, en me lançant directement dans la page Word jusqu’à ce que je sente que c’était terminé. Mais je pense que c’est dû au format court, je me sens plus libre d’y aller sans être forcément dans le rituel. En bref, je suis très cadrée dans mes habitudes et n’aime pas beaucoup en dévier. Mais contrairement à la légende qui veut qu’un écrivain se balade toujours avec son moleskine (d’une part c’est abominablement CHER, tellement que c’est presque un crime d’écrire là-dessus), je prends rarement des notes éparpillées, bien que j’ai souvent un calepin dans mon sac à main. Comme j’ai une mémoire assez grande, je retiens beaucoup de choses et je les laisse faire leur chemin entre elles. Je sais qu’elles ressortiront toujours en temps utiles.

Qu’est ce qui a déclenché l’écriture de ton premier roman Adore et t’a amené par la suite à te faire publier par les éditions Léo Scheer?

Pour aller vite (je suis désolée, je n’en peux plus de cette question, même si ce n’est pas de ta faute !), c’est suite à une rupture qui a cristallisé une somme d’histoires sentimentales assez tristes et douloureuses. Je n’arrivais tellement pas à la dépasser, je la trouvais tellement injuste, brutale, il m’a clairement manqué quelque chose pour aller au-delà. Je me suis mise à imaginer cette histoire de séquestration où je pourrai tout dire, enfin. Mais elle s’est très vite échafaudée sous la forme romanesque avec des personnages qui même s’ils me sont proches ne sont ni moi, ni l’homme dont je me suis inspirée. Il me fallait pouvoir rester en distance avec eux, chose que je ne pouvais pas faire sous le coup de l’autobiographie. D’ailleurs je récuse souvent quand on me dit « C’est de l’autofiction ? ». Ce n’est pas de la coquetterie de ma part, mais juste qu’il faut quand même réaliser que n’importe quel foutu roman prend racine dans des choses autobiographiques ou qu’on emprunte à des gens ou des situations qui ont vraiment existées. Tout ce que je sais, c’est que j’ai pris un plaisir fou à construire une intrigue, des situations précises, des personnages, et que j’ai été terriblement frustrée quand ça s’est achevé. Il fallait que je recommence… Pour la publication, cela faisait un moment que j’avais un bon contact avec Léo Scheer et son équipe, c’est lui qui a découvert que j’existais en publiant un jour une critique que j’avais écrite chez moi sur leur propre blog. De là, il y avait une relation privilégiée qui fait que c’était presque évident qu’ils allaient être mon premier choix pour proposer Adore. Et ça a été finalement très vite puisque j’ai terminé l’écriture en juillet 2008 pour une publication en mai 2009. Ca m’a permis de mettre un pied dans l’édition et de commencer à tracer ma route sans l’attente trop longue qui suit généralement un premier manuscrit…

A part le fait de se rendre dans des salons littéraires tous frais payés, quels sont selon toi les avantages d’être auteur?

Jusqu’à présent, je n’ai fait qu’un salon et aucune signature en librairies, donc je serai bien en peine de te dire si ça a vraiment des avantages ! Sinon, c’est vrai qu’on a un statut qui impose tout de suite le respect aux gens, presque plus qu’une personne qui avouerait « je suis musicien » ou « je suis comédien » qui garde une connotation branleur ou saltimbanque pour beaucoup. Ecrivain, de suite ça vous pose, même si vous ajoutez que vous avez un mal fou à en vivre, que vous êtes pauvre et que vous crevez la dalle. Sinon… ben les avantages par rapport aux boulots que j’ai fait avant, c’est que je n’ai pas de « patron », pas d’horaires de bureau, c’est moi qui gère mon temps libre, mes vacances, mes plages de travail. Il y a potentiellement moins d’ennui aussi, puisqu’à chaque fois qu’on commence un nouveau livre, si c’est un essai, un roman ou un guide, on n’écrit jamais de la même manière et si possible jamais sur les mêmes sujets. C’est en tout cas comme ça que je le vois et que j’aime : j’ai déjà vécu le monde du travail dit « normal », sa routine, la peur de s’emmerder… Et en tant qu’écrivain, j’y suis beaucoup moins confrontée. Sinon les avantages, mais ça c’est plus pour les écrivains hommes, c’est de beaucoup baiser. True story comme dirait Barney. Ils ont une aura érotique bien plus forte que les écrivains femmes, je me demande souvent pourquoi… Après tout, on fait le même métier ! Ou alors… on va être plutôt courtisées… par des femmes. True story également.

Les inconvénients?

Se battre pour obtenir des à-valoir qui ne ressemblent ni à des cacahuètes, ni à des crottes de nez, devoir expliquer à la CAF ou à Pôle Emploi que cela ne constitue pas des « salaires » au sens où ils l’entendent pour un employé lambda, ne pas avoir de statut défini vis-à-vis d’eux contrairement aux intermittents du spectacle… A Paris, c’est peut-être différent, parce que la concentration d’écrivains sur place les oblige sans doute à se tenir au courant, mais en province, on frôle la crise de nerf dès qu’il faut leur réexpliquer le système et la chaine du livre. Et puis chercher sans arrêt des contrats, rédiger des notes de synthèse/d’intention pour présenter des projets de livres sur lequel on obtient de bons à-valoir pour les écrire, etc. Et puis arriver à se ménager du temps pour continuer à écrire ses livres « perso », en plus des livres de commande… Ah et dans mon cas, réussir à juguler une hypersensibilité au bruit développée à force de travailler chez moi. Le moindre bruit un peu trop appuyé chez mes voisins (musique, télévision, conversations à plusieurs) et je suis d’une humeur massacrante, littéralement rongée par les nerfs et l’angoisse.

Vis à vis de ton éditeur, la bloggeuse Wrath a lancé une polémique en critiquant la collection M@nuscrit de Léo Scheer qui selon elle est un escroc qui a plagié son roman, Crevez tous Useless Cunts. En tant que réussite d’un lancement de cette collection, comment réagis-tu?

Je ne sais pas si on peut réellement parler de réussite dans le cas de M@nuscrits, en tout cas, je pense que c’est vraiment tôt pour tirer des conclusions. La collection existe depuis deux ans, mais au niveau des ventes et là je parle surtout pour moi, il n’y a rien de significatif, elles correspondent aux ventes de base d’un premier roman qui a une très petite promo. Le souci à mon sens, c’est que les libraires ne connaissent pas assez la collection ou ses enjeux, enfin je le suppose, je ne sais pas du tout comment les représentants ont été briffés pour la leur vendre. Quand je suis passée faire un tour au dernier salon du livre de Paris, j’ai été mortifiée d’entendre une libraire présente sur place me dire « La collection M@nuscrits? C’est pas qu’elle n’existe pas, c’est qu’elle n’a jamais commencé d’exister. » Mais je ne pense que cette phrase soit la vérité de tous les libraires de France, je n’en sais juste rien. Je crois qu’il y a eu un problème de communication dès le départ à propos de la collection : on a d’abord cru que les manuscrits mis en ligne seraient choisis par le plébiscite des lecteurs internautes, ensuite on a dit qu’ils étaient là pour montrer le processus de corrections entre un manuscrit brut et sa forme, puis que c’était un moyen pour ceux qui les rendaient public de cette manière d’avoir des commentaires de lecteurs sur leur texte… Bref c’était très confus, y compris pour nous, les auteurs publiés dans cette collection. D’autant que Léo Scheer aime toujours entretenir le flou, l’énigme, ça peut être une bonne stratégie pour appâter, mais là je ne sais pas si ça nous a réellement été profitable. Si on me demandait de définir M@nuscrits, voici comment moi je la décrirai. C’est une collection qui met en avant des premiers romans (Jean-Clet Martin qui est publié dedans a publié plusieurs essais philosophiques, maisLa chambre est son premier roman) écrits par des auteurs qui ont commencé à faire leurs armes littéraires par le biais d’internet, que ça soit par le webzine, le blog, la critique, des chroniques ou des tranches de vie remaniées de façon à être « romanesques ». Des auteurs qui suite à la brièveté du net passent au format long, mais en donnant une première vie au manuscrit sur le net. Voilà. Concernant le cas Wrath, le fait que son manuscrit se soit retrouvé en ligne est une sorte de suite logique un peu monstrueuse de son comportement vis-à-vis de bon nombre d’auteurs ou d’éditeurs depuis des années, je ne dis pas qu’elle l’a mérité, aucun auteur ne mérite ça. Mais elle a tellement excité la colère des uns et des autres avec sa mauvaise foi sidérante et ses jugements à l’emporte-pièce, le tout avec une régularité et un tel acharnement que je peux comprendre que certains aient eu envie de la piquer dans ce qui compte le plus à ses yeux : la haute estime qu’elle a de ses textes. Après je ne crois pas que ça soit bien, c’est quand même une sacrée violation, un manuscrit, ce n’est même pas un livre fini, corrigé, publié, c’est une matière en pleine mue, c’est intime. Mais ce qui me trouble beaucoup dans cette histoire, c’est qu’elle réagisse en arguant que ça ne lui fait pas grand-chose parce que de toute façon, il s’agirait d’une version réécrite de son manuscrit, donc fausse, donc que tout ceci n’était pas si grave. Là je n’y crois pas du tout : un auteur qui ne réagit pas quand on se réapproprie son travail de cette manière, ça me semble absolument impossible. Et pour le coup, ça donne presque envie de dire « A escroc, escroc et demie »…

Etant bloggeuse à la base, c’est en envoyant ton tapuscrit que tu t’es fait publier par une maison traditionnelle. Le milieu de l’édition ne te colles-t-il pas cette étiquette assez vague “d’écrivain du web”? Comment réagis-tu vis-à-vis de cela, rencontres-tu une certaine méfiance?

Honnêtement, pour moi « écrivain du web », ça ne veut pas dire grand-chose. La seule différence que nous pouvons avoir avec des écrivains tradi (sous-entendu, ceux qui n’ont pas commencé par ce biais), c’est qu’avant de passer à la publication papier, on sait ce que c’est que d’avoir des lecteurs au quotidien, des commentaires encourageants ou assassins, une obligation de faire toujours mieux, un entrainement à l’écriture. C’est juste que nous avons commencé par un support autre que le papier, parce que c’est pratique, à portée de main, réactif, ajoute les adjectifs qui te semblent les plus pertinents. Quant à savoir si le milieu de l’édition nous colle des étiquettes, en fait, pour ma part, j’y ai peut-être plus pensé avant la publication. Comment va-on être perçu non seulement par les lecteurs, mais aussi par les gens de son milieu… Et une fois qu’on a la tête dans le guidon, qu’on décide d’assumer vraiment ce métier et donc chercher des contrats, enchainer les bouquins, on n’y pense plus vraiment, on a des choses plus urgentes à réfléchir. C’est comme ça que je le vis actuellement. Je pensais devoir affronter plus de méfiance ou de mépris par rapport à mon activité de modèle, puisque j’ai beaucoup posé pendant six ans et je continue à le faire, de manière plus ponctuelle cependant. Je n’ai jamais voulu supprimer mon site avec mes photos et il y a quand même une grande quantité de nus, ou d’images à connotation BDSM ou fetish. Mais curieusement, ce n’est jamais ressorti jusqu’à maintenant. Soit parce que les gens s’en tapent, soit qu’ils ont parfaitement intégrés le fait qu’on puisse poser ET écrire, soit parce qu’ils ne visitent pas le site de photos. Et puis je crois que pour le moment le « milieu » ne sait pas que j’existe… On verra si j’arrive à inverser la vapeur.

Est-ce délibéré que les personnages, je reprends Matthias, aient un background “germano-centré” alors que tu es issue d’une vague d’auteurs de plus en plus éloignés de ce milieu?

Compte tenu de l’histoire de Adore, je ne m’imaginais pas situer l’action ailleurs que dans un certain cercle d’édition et d’écrivains qu’il désigne comme très germanopratin. Ca m’amusait de « saccager » un personnage d’écrivain qui lui-même semble à tout moment se croire dans un de ses romans et joue sans arrêt là-dessus… J’ai lu une fois un commentaire d’une personne qui se moquait bruyamment du fait que le personnage de Verlaine habite dans un appartement décoré de rouge et de noir, les draps noirs, c’est ce que tout le monde a retenu, alors que c’est le genre de trucs qu’on achète à Ikea pour trois fois rien, des tas de gens en ont parce que c’est classe, tout simplement ! Anabel est loin d’être un personnage germano-centré à mes yeux, d’accord elle fréquente La Hune, mais uniquement parce que c’est une librairie ouverte jusqu’à minuit et qu’elle n’a pas forcément envie d’aller jusqu’au Virgin des Champs-Elysées… La plupart des situations ou des personnages du roman correspondent à des codes ou des clichés que j’avais envie de détourner, de tordre pour que le lecteur ne sache jamais trop sur quel pied danser vis-à-vis d’eux : Verlaine et Anabel sont à la fois attachants et détestables, par exemple il ne fallait pas que ça soit lui le salaud intégral et elle la pauvre victime, ça n’aurait jamais fonctionné. Surtout dans une histoire amoureuse et passionnelle où aucun des deux ne peut avoir entièrement tort ou raison dans la rupture… L’éloignement que je peux avoir par rapport au milieu germanopratin est essentiellement géographique et je crois sincèrement qu’il y a plein d’auteurs que cela « sauve » de vivre en province, de ne pas avoir à honorer tout le décorum qui entoure le milieu. L’avantage quand on vient sur Paris, c’est qu’on va à l’essentiel : on bosse sur tout ce qui ne peut pas être réglé par mail, on fait de la promo, des relations publiques et on perd moins de temps ! Mais si on a vraiment envie, le milieu on peut très bien le suivre depuis son PC, rien qu’avec des mails échangés avec les bonnes personnes : ça permet de rester à bonne distance…

De même, est-ce délibéré ce contraste entre les scènes de sexe plutôt orientées BDSM comparées à ton écriture plus… Délicate ?

Délibéré, je ne pense pas. Simplement le BDSM est naturellement une forme de sexualité qui peut apparaitre dure, brutale à beaucoup, alors qu’à mes yeux, il est essentiellement question d’amour, de confiance, sous une forme déviante au sens sociologique du terme : qui s’éloigne des normes sociales. Il était donc inutile d’en rajouter dans le côté spectaculaire en écrivant des scènes bien hard dans les mots. D’autant que ni Anabel ni Verlaine ne ressentent ce qu’ils font comme véritablement hard ou étrange, du moins je ne le crois pas : ils se trouvent instinctivement sur ce terrain et y sont bien, on n’est pas dans « l’initiation » chère aux romans érotiques bourgeois… C’était ça qui devait ressortir, d’où sans doute cette écriture que tu dis délicate. Ceci dit, il y a une violence sourde entre eux, tout le temps, même quand ils sont en apparence dans la douceur, même quand ils ne se touchent pas. C’est peut-être tout ça qui a contribué à ce que Adore soit dans la sélection finale du Prix Sade 2009 ?

Quel a été le personnage que tu as pris le plus de plaisir à dépeindre?

Je pourrai te faire une réponse standard genre, j’ai pris du plaisir avec les deux, mais en fin de compte, je crois que c’était Verlaine. Il y avait quand même un enjeu à imaginer tout le cheminement mental et intellectuel du personnage et que ça soit crédible non seulement aux yeux du public féminin, mais surtout masculin : j’avais vraiment envie qu’il puisse s’y reconnaitre tant dans les côtés splendides que les aspects ignobles. Que les lectrices puissent comprendre pourquoi il réagit comme ça, à défaut de l’accepter. Se glisser dans la peau de ce salaud magnifique type qui fait tellement bander au cinéma ou dans les séries, ça j’avoue que c’était particulièrement jouissif. D’ailleurs, je pense vraiment que le jour où je passerai à la première personne du singulier pour écrire un roman, ça sera pour devenir un mec. J’en rêve, mais c’est pas pour tout de suite… J’ai déjà un autre roman à terminer dont les deux personnages principaux sont des femmes !

Quelle a été globalement la réaction des hommes vis-à-vis de la situation originale dépeinte dans ton livre, à savoir que cette fois c’est une femme qui décide de séquestrer son ex, amenant donc ce huis clos?

C’est étonnant que tu vois la situation romanesque comme originale, parce qu’il y a eu une période où à chaque fois que je dressais les grandes lignes du roman à ceux qui voulaient savoir de quoi ça parlait, j’ai eu trois exclamations régulières : « Ah, un peu comme dans Lunes de fiel ! », « Ca ressemble àCorpus Christine. », « L’écrivain séquestré, c’est un hommage à Misery ? » Pourtant, je n’avais aucun de ces livres en tête, même si je les ai lus et que j’ai beaucoup aimé le premier et le troisième. Ce que je peux dire, c’est que le point de départ intrigue autant les hommes que les femmes, il est « calibré » pour, il faut que cela attrape le lecteur tout de suite et jusqu’à présent, ça a plutôt bien fonctionné. Curieusement, ce sont surtout les hommes qui m’ont fait les retours les plus touchés, ils se sont vraiment identifiés au personnage de Verlaine… Plusieurs m’ont avoué avoir eu un comportement similaire à un moment ou un autre avec des filles et qu’il a été assez déstabilisant de lire le décryptage de ce dont ils avaient été capables avec cette précision. Ca m’a frappée, mais c’est aussi une grande source de fierté : j’ai eu tellement peur à un moment donné d’écrire un livre de gonzesses, pour gonzesses… Alors que les filles ont des réactions très différentes, notamment à propos du dénouement. Elles sont d’accord pour dire qu’il est pertinent, mais généralement le côté rédemption les agace, elles préfèreraient plus de souffrances encore ! Je me rappelle aussi qu’à l’époque où je l’ai écrit, je ne faisais que tomber sur des romans où les héroïnes se faisaient mettre plus bas que terre par leurs hommes, elles vivaient des ruptures terribles, mais elles pardonnaient et partaient sans bruit pour se reconstruire… Ca m’énervait ! C’est sans doute pour cela que j’ai voulu un personnage féminin aussi excessif, avec ce trop-plein de vitalité, cette façon de taper du pied, même si c’est à rebours et de manière très violente. Mais s’il fallait donner une réponse ferme à ta question de départ, je dirai qu’en général les hommes ont beaucoup aimé, même si ça a pu leur mettre des baffes sur certains aspects.

Quels conseils donnerais-tu aux aspirants auteurs qui se verraient être à ta place d’ici quelques années?

Toujours garder en tête si on décide d’assumer ce métier à plein temps qu’il va falloir se battre tout le temps et sur tout. Sur les livres auxquels on croit et sur lesquels on doit convaincre les éditeurs, sur les à-valoir, sur les délais, sur le final cut du texte. Se battre avec l’attachée de presse sur la façon de mener la promo, se battre pour avoir des salons et des signatures, se battre pour avoir ses relevés de compte et son solde de droits d’auteur dans les dates prévues par le contrat, se battre pour avoir des traductions à l’étranger… Bref je pense qu’il faut vraiment avoir une certaine force mentale, mais aussi physique ! On passe tellement de temps à se bouffer de doutes et d’angoisses qu’il faut bien évacuer : je fais 10h de sport par semaine pour canaliser le tout… Et puis si possible faire en sorte d’avoir des proches, notamment le conjoint ou la famille les plus compréhensifs et attentifs possibles, ceux qui peuvent soutenir à un moment ou un autre y compris financièrement. Ceux qui ne vont pas prendre plaisir à vous dire « Non mais, tu ne penses pas que tu devrais faire un vrai travail ? » Ne pas avoir peur de faire de temps en temps un peu d’intérim ou des petits CDD à mi-temps quand le besoin s’en fait sentir financièrement ou quand on est panne de projets pour un temps qui devient trop long. Et bien sûr, quand un livre sort, en avoir déjà un autre en cours pour ne pas stagner…

Quelles sont tes attentes vis-à-vis de ce métier?

J’espère qu’il ne m’usera pas, du moins pas trop vite. Si je veux durer, j’en ai pour au moins trente ans devant moi ! Avoir toujours assez d’envie, d’inspiration, de force pour expérimenter divers type de livres et de sujets… Toujours prendre du plaisir à écrire quel que soit le support. Et puis pourquoi pas, en vivre, vraiment. Peut-être pas confortablement ou richement, mais au moins en vivre.

De quoi parle ton prochain manuscrit?

J’ai travaillé l’été dernier à plein temps sur un récit autobiographique autour de l’idée générique de qu’est-ce que c’est que la difficulté pour une trentenaire à s’intégrer dans la vie active, voire la vie tout court. C’était essentiellement une commande, mais j’ai beaucoup donné dessus, parce que c’est ma vraie vie: j’y raconte les boulots de merde, les études et la fac qui ne mènent à rien, le chômage et les ateliers du pôle emploi et bien sûr la vie d’écrivain… C’était une commande que j’ai signé chez un petit éditeur parisien. Ils étaient très enthousiastes, ils l’ont même signé sur le sujet et le plan de travail prévu, sans même avoir lu ce que j’avais fait avant. J’ai passé trois mois dessus et au final, ils n’en ont pas voulu, l’écriture ne leur a pas plu, la structure non plus. Ca à la rigueur, c’est pas grave, mais ce qui est grave, c’est qu’ils ont refusé de jeter un œil à la réécriture et ont rejeté en bloc trois mois de travail, qui ne pouvaient être que de l’ordre d’un matériau brut (300 000 signes à boucler dans un temps aussi court, ça mérite forcément du travail après!). Le problème, c’est qu’en dépit des clauses du contrat signé, ils refusent actuellement de payer mes à-valoir, je suis donc en train d’essayer de régler ça au mieux avec eux. Preuve qu’un contrat n’est pas toujours une garantie… A part ce projet en suspens, j’ai deux projets d’essais qui sont liés au cinéma et à la pop culture, je croise les doigts pour que ça marche. Quant au prochain roman, il est une sorte de pendant à Adore, du moins les deux romans pourraient être envisagés comme un dyptique : le titre est en un seul mot qui commence aussi par A, les noms et prénoms des héroïnes ont les mêmes initiales que ceux de Adore, il y a un double récit, et encore une fois, il est question d’art et d’amour, puisque cela prend place dans le monde de la photo et des « prolétaires de l’art », avec une histoire d’amour en jeu. Mais l’écriture y est beaucoup plus frontale, moins dans les images littéraires à tout prix. Plus je l’écris et plus il ressemble à une série télé, avec profusion de scènes, de personnages et de moments-clés. Beaucoup de dialogues aussi.  Je suis très frustrée de ne pas pouvoir travailler dessus autant que je le voudrai, il faut sans arrêt que je cherche des contrats avec des à-valoir à la clé pour avoir un peu d’argent d’avance : et quand je commence une commande, ça me pompe tellement d’énergie que je ne peux pas travailler sur autre chose en même temps. (L’hiver dernier, j’ai bossé comme ça sur un sex-guide pour une maison d’éditions généraliste que j’ai signé sous pseudo. Le tout m’a bouffé trois mois de mon temps, mais pour 3000€ d’à-valoir ça aurait été trop con de refuser !) Ca me gave parce qu’il me tient vraiment à cœur ce roman, mais en plus, j’ai déjà des idées pour un troisième et même un quatrième roman ! Et j’aime bien terminer ce que j’ai en cours avant de commencer autre chose…

As-tu quelque chose à ajouter?

J’ai décidé de reprendre mon identité civile pour publier. Désormais mes livres et contributions dans des recueils ou des ouvrages collectifs seront signés sous le nom de Chloé Saffy, Adore va aussi être réimprimé sous ce nom. Dahlia reste mon nom de modèle et de bloggeuse, ça c’est acquis mais ça reste un personnage. J’ai envie que ça soit la personne dont on puisse lire le nom sur les couvertures désormais.

J’interviewerai prochainement Matthias, suite à la gentille suggestion de Navo, tu aurais une question à lui poser?

Quand est-ce que tu te décides à être notre Chuck Klosterman à nous et publier tes notes de blog sous forme de chroniques retravaillées pour un bon gros recueil ?

 

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