Deux jours, une nuit

L’œuvre des Frères Dardenne s’inscrit dans le cinéma social, presque, pourrait-on dire, engagé et naturaliste, en ce sens où la réalité est montrée telle qu’elle est, sans artifice et extrêmement bien documentée. Les Dardenne sont des artistes qui vivent avec leur temps et Deux jours, une nuit le montre une fois de plus.

Deux jours, une nuit - Dardenne - Affiche
Dans leur dernier film, les personnages font face à une situation difficile mais pas désespérée, à un destin fragile dans un présent en crise, mais pas inévitable. Ils sont actifs dans leur vie et tous, font preuve d’une très grande humanité.

Ce qui marque souvent dans un film des Frères Dardenne, ce sont les sons. Ou leur absence. Et donc leur importance. Le film s’ouvre sur un écran noir muet. Générique. Titre. Suffisant pour se déconnecter et rentrer par l’ouïe dans le film. Pas de musique qui pourrait aiguiller le spectateur. Donc pas de jugement. Les bruits de la rue, de la ville, d’une sonnerie de téléphone, des enfants qui jouent au foot, un appareil de bricolage. La reconstitution d’un univers, la vraie vie donc. La musique, elle, ne vient que d’un autoradio, à un moment où elle fait sens « Dire qu’il y a tant d’êtres sur la terre qui ce soir sont comme moi solitaires…»

La solitude, c’est peut-être avant tout, ce qui caractérise Sandra. La trentaine, jeune maman, mariée, une maison en cours de remboursement, pourtant elle sort de dépression. Pas une Erin Brokovitch ou une Louise Wimmer, juste Sandra, brillamment interprétée par une Marion Cotillard digne de ses débuts, sans paillette et sans artifice, qui a su gommer son accent français et peut-être un peu snob pour se mouler dans la peau de cette femme.

Le coup de massue c’est celui qui tombe un vendredi soir du PDG d’une petite boîte de province. Les temps sont durs même dans l’univers si prometteur des panneaux solaires, la Chine toujours elle, produit moins cher. Alors, c’est Sandra en congé maladie qui prend tout. Soit elle est licenciée, soit les employés renoncent à une prime de 1000 euros. Qu’est-ce que 1000 euros dans un foyer ouvrier ou de petite classe moyenne ? Dans des foyers où on fait ses courses en grand mais où on agrandirait bien pour faire une terrasse, dans des foyers où il y a les études de la dernière à payer, dans des foyers où il n’y a qu’un salaire qui rentre, dans des foyers où on va à la laverie laver son linge ? Loin d’un cliché misérabiliste, les Dardenne montrent une banlieue belge pavillonnaire ou aux immeubles en briques bas, pas des cités HLM. Pourtant, pour ces gens là aussi, 1000 euros, c’est une somme.

Alors le dilemme s’installe en ces termes : empocher 1000 euros, continuer de prouver qu’on peut travailler pour moins, conforter l’opinion du patron ou sauver du chômage, fléau contemporain s’il en est, une femme, une famille ? Le film est présenté comme un thriller : Sandra a un week-end pour convaincre huit personnes sur une quinzaine de « voter pour elle » comme elle dit, tout du moins de renoncer à leur prime pour qu’elle réintègre l’usine.

S’ensuivent alors de nombreuses entrevues qui, outre leur côté répétitif, permettent aussi de portraitiser et de personnifier ceux qui « n’ont pas voté pour Sandra » et qui ne sont pas meilleurs ou pires qu’elle. Issus de l’immigration, cinquantenaire bientôt à la retraite, mère de famille, jeune. Les Frères Dardenne ne se permettent jamais de les juger et montrent des personnages profondément humains, dont les décisions n’appartiennent certes qu’à eux, mais qui sont aussi poussés par un contexte qui parfois leur échappe.

Les réalisateurs filment une femme dans sa quête, pas une héroïne. Une femme qui doute, une femme qui désespère un peu, beaucoup, qui se sent seule, malgré le soutien d’une puis de plusieurs collègues et de son mari et de ses enfants. Une femme avec son passé, avec ses blessures. Une femme normale, donc. Le film ne montre pas le désespoir, bien au contraire, le film est lumineux, ensoleillé -il est même question de manger des glaces, comme si parfois un peu de fraîcheur et d’apaisement ne pouvaient pas aussi faire un peu de bien.

Évidemment on se prend à rêver à un monde meilleur, idéal où tout le monde aurait sa chance, où les patrons feraient preuve de plus d’humanité. C’est peut-être aussi à ça que sert le cinéma ? Redonner un peu d’espoir, un peu de foi en l’Homme et se convaincre qu’une société, c’est surtout vivre ensemble, en union, au sens premier du terme.

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